Jean-Pierre Jub

Portrait

Ancien dirigeant d’une société d’ingénierie en informatique, Jean-Pierre JUB a troqué le costume cravate contre la tenue d’aventurier dès la retraite venue. Il se justifie en disant : « J’ai repris le cours de mon destin là où je l’ai laissé le jour de mes vingt ans. »
Jean-Pierre JUB dit de lui : « Je ne suis ni écrivain ni photographe, mais ça ne m’empêche ni d’écrire ni de prendre des photos. » Il le fait avec talent et il trouve son inspiration en parcourant l’Afrique. De son expédition en 2004, il a ramené un roman « L’AFRIQUE EN DEUCHE » et une exposition photos « LES ENFANTS DU MALI. »

Interview
Question : Comment est née votre aventure africaine ?
Jean-Pierre JUB : Elle a commencé en 2004, l’année de mes 60 ans. J’ai arrêté de travailler. Trente ans auparavant j’avais acheté une 2CV que je n’utilisais plus depuis longtemps, mais, comme c’est une voiture mythique, je l’avais toujours gardée. Je l’ai rafistolée car elle était un peu poussive et j’ai pris la route pour l’Afrique, comme ça à l’aventure.

Q : Voulez-vous résumer votre livre ?
JPJ : Ce livre est un récit de voyage et aussi un roman. Car si tous les évènements ont réellement été vécus, je les raconte dans un style romancé. Si les personnages existent vraiment je les mets en scène et ils évoluent comme dans un roman. Il y a d’abord Max qui me ressemble comme deux gouttes d’eau. Antoine qui est une sorte de « pot-pourri » des amis qui ont jalonné mon existence. J’ai regroupé plusieurs personnages pour en faire une sorte de héros comme Mamadou de Bamako. J’ai fait des portraits au fil de mes rencontres : Rida l’instituteur chez les Berbères, Omar le pêcheur mauritanien, Ali et sa « deux chevaux », Matta le Touareg, Luc le guide Dogon, Moussa de Ouagadougou et bien d’autres encore : Yaya, Samir, Messaoud, etc. J’aborde aussi des sujets plus sérieux comme la religion, la colonisation et les rapports nord-sud. Et puis il y a l’amour, avec Annick et Regina. Et enfin la Dyane Orange qui petit à petit va supplanter Max et devenir le « personnage » central du livre.

Q : C’est votre premier livre ?
JPJ: Oui, j’ai fait une carrière professionnelle d’ingénieur en informatique, mais j’avais toujours été attiré par l’écriture. Malgré mon métier, j’étais plutôt un littéraire qu’un scientifique. Je n’ai pas fait ce voyage pour écrire un livre, mais à mon retour, j’ai raconté à mes proches mes aventures. Un jour, l’un d’eux m’a dit : « Tu devrais écrire ton livre ». Je me suis dit : « Pourquoi pas » et j’ai commencé à écrire mon journal de route, mais bien vite je me suis ennuyé dans mon écriture. J’ai compris que pour le lecteur, ça serait pire. Alors j’ai tout recommencé, J’ai introduit une histoire (vraie) dans le récit pour que le lecteur ait un fil conducteur, pour que le voyage et l’histoire se confondent.

Q : Pourquoi ce voyage en Afrique a 60 ans ?
JPJ : L’Afrique c’était le rêve de toute ma vie. Tintin au Congo est le premier livre qu’on m’ait offert, après je voulais être reporter. Adolescent, je voulais explorer l’Afrique, approcher la faune sauvage. Jeune adulte, je voulais m’installer sur le continent africain pour y travailler. Et puis la vie a passé sans que tout ça se produise, alors la retraite venue, j’étais disponible, j’ai arrêté mes activités professionnelles, j’ai fait à 60 ans ce que je n’avais pas fait à 20 ans.

Q : Vous êtes parti seul ?
JPJ : Quelques semaines avant de partir, j’ai rencontré un ami qui a voulu venir avec moi. Mais aux premières difficultés, en Mauritanie : La chaleur, l’angoisse du désert, physiquement, il n’a pas supporté, il est tombé malade. Il a pris l’avion et il est rentré en France. Moi j’ai continué seul.

Q : Avez-vous souffert de la solitude ?
JPJ : En Afrique, on est jamais seul. Les Africains vivent dehors à cause de la chaleur et aussi parce que leurs habitations sont peu confortables. Les maisons sont faites en banco (terre séchée) et le mobilier est quasiment inexistant. La cuisine, la vaisselle, le lavage du linge, tout se fait devant la maison, aussi bien en ville que dans la brousse. Si bien que lorsque vous passez devant leur maison, c’est comme si vous traversiez leur salle à manger. Et comme ils sont très conviviaux, un regard, un sourire et le contact se produit. Partout où je suis passé, dans tous les pays que j’ai traversés, j’ai laissé derrière moi des amis.

Q : Le voyage a duré longtemps ?
JPJ : 6 mois, 6 pays traversés : Maroc, Sahara Occidental, Mauritanie, Mali, Burkina Faso et Sénégal. J’ai fait une petite balade de 22 000 kms en Afrique de l’Ouest.

Q : Financièrement c’est un voyage qui vous a coûté cher ?
JPJ : Non, mais je ne descendais pas dans les palaces. Le poste de dépenses le plus important, c’est le carburant qui est presque aussi cher qu’en France, donc inabordable pour les Africains. D’ailleurs lorsque vous demandez à un Africain de faire une course, il est prêt à vous rendre ce service, mais au préalable il vous demande quelques francs CFA pour mettre de l’essence dans sa mobylette. Pour en revenir à l’aspect purement financier, un retraité français avec sa seule pension de la sécu, vivrait comme un Nabab au Mali ou au Burkina.

Q : Comment viviez-vous : pour manger et pour dormir ?
JPJ : Généralement, lorsque j’arrivai dans un village de brousse, j’allais voir le chef, par politesse. Il m’indiquait le campement, un carré de sable entouré de murs en terre, où le voyageur est en sécurité pour passer la nuit, à l’abri des agressions des rôdeurs et des animaux. Chaque village possède un emplacement de ce genre, car les Africains se déplacent de village en village pour travailler surtout en période d’hivernage (saison des pluies). Je mangeais comme les Africains, c’est-à-dire pas grand-chose. Au Mali, grâce au fleuve Niger, il y a des Capitaines, de très bons poissons. Au Burkina, il y a des pintades et des poulets bicyclettes. Mais ça ressemble plus à du caoutchouc qu’à de la viande de volaille.

Q : Pourquoi poulet bicyclette ?
JPJ : Parce que les Africains les transportent attachés par les pattes de chaque côté du guidon de la bicyclette.

Q : Quel accueil vous était réservé dans ces villages ?
JPJ : Bien sûr, je ne passais pas inaperçu et lorsque je descendais de voiture, j’étais immédiatement entouré d’enfants, de femmes et d’hommes. Ils me posaient des questions, d’où je venais, où j’allais, etc… Alors je leur racontais mon histoire, toujours la même de jour en jour. Il n’était pas rare que quelques-uns m’interrompent pour me dire : « Monsieur, ton histoire, on la connaît, mon cousin me la déjà raconté, tu es passé dans son village. Un autre jour, je me suis arrêté sur le bord de la route. Un Africain s’est approché de moi pour me dire : « Tu es déjà passé par là, je t’ai vu ! » Je lui ai répondu « C’est possible » « Alors pourquoi ne t’es-tu pas arrêté » m’a-t-il rétorqué, moitié vexé.

Q : Et la 2 CV elle a tenu le coup ?
JPJ : Pendant ce voyage, j’ai physiquement beaucoup souffert, mais ce n’est rien à côté de ce que la deuche a enduré. C’est une voiture idéale pour rouler dans le sable, car elle est très légère et il suffit de dégonfler un peu les pneus pour passer facilement les bancs de sable. Par contre, elle a horreur des pistes en tôle ondulée. On les appelle ainsi car, elles sont en latérite, une terre rouge et très sèche. Avec l’effet du soleil et de la chaleur, cette terre se gondole. Il faut rouler à 20 kms /heure, à cette vitesse, on est secoué comme des prunes dans un prunier et ça n’avance pas vite. L’autre solution, c’est de rouler plus vite, jusqu’à 80 kms/heure. À cette vitesse, les roues effleurent les bosses, seulement il y a beaucoup de boulons sur la 2CV. Ils finissent par se dévisser et on les perd et ça casse. J’ai souvent cassé des pièces, surtout au niveau de la suspension. Souvent je me disais : « c’est fini, elle n’ira pas plus loin… » C’était sans compter sur les mécanos africains. Ils démontaient les pièces cassées, les soudaient. Si la pièce était trop abîmée, il la fabriquait à l’aide du modèle. Ils remontaient le tout et la 2CV repartait jusqu’à la prochaine panne.

Q : Avez-vous fait beaucoup de rencontres ?
JPJ : Oui, beaucoup, des Africains bien sûr. Mais aussi des aventuriers comme moi. Car, il n’est pas recommandé de faire certaines étapes seul : Traverser un bout de Sahara où se risquer dans la brousse pendant la saison des pluies peut être dangereux. Voire plus si on est seul. Dans ce cas, on trouve d’autres voyageurs qui vont dans la même direction et l’on fait un bout de chemin ensemble. C’était plus sécurisant et pour eux et pour moi, j’ai rencontré des personnages vraiment fantastiques et je raconte nos aventures.

Q : Il y en a eu beaucoup d’aventures ?
JPJ : Pendant les six mois que j’ai passé en Afrique, il y en a eu tous les jours. Un coup c’était bon, moins bon le jour suivant. Il y a même eu quelques fois où c’était très mauvais. Mais c’est le risque qu’il faut prendre lorsqu’on fait ce genre de voyage et il faut l’accepter.

Q : Que retenez vous de votre expérience africaine ?
JPJ : Elle m’a beaucoup changé. Je ne suis plus le même. Quand j’étais adolescent, j’étais un jeune con, après je suis devenu un con tout court. Grâce à l’Afrique et aux Africains, je vais échapper au vieux con.

Q : Que voulez-vous dire par là ?
JPJ : Je croyais avoir réussi ma vie parce que l’ai traversée au pas de charge. Je pensais que tout m’appartenait : MA maison, MON auto, MON chien, etc…. Et puis la femme que j’ai épousée est morte. J’étais comme un ver de terre coupé en deux : une moitié se dessèche et l’autre gigote. Jusqu’au jour où j’ai réagi et je me suis dit : Je vais reconstruire ma vie, mais pas celle d’avant, une autre… Je suis parti en Afrique. C’est un Touareg qui m’a ouvert les yeux, lorsque j’étais dans le désert près de Tombouctou. Là bas, il faut attendre : que baisse le soleil, que le vent se calme, que le temps s’égrène. Un jour que je m’impatientais, mon hôte me dit : « Attendre c’est nourrir, ta patience ». Depuis j’attends que le feu passe au vert pour traverser un passage piéton, je ne me presse plus pour attraper un métro ou un autobus.

Q : Et depuis ce voyage, vous avez récidivé ?
JPJ : C’était en 2004, en 2005 j’ai écrit le livre, ça m’a pris un peu de temps. En 2006, j’ai sillonné l’Algérie, du Nord au Sud : d’Alger à Tamanrasset, et d’est en Ouest : de Constantine à Oran. En 2007 et 2008, je suis allé à cinq reprises dans le désert mauritanien, du côté de Chinguetti, sur les traces de Théodore Monod.

Q : Comment avez-vous trouver l’Algérie ?
JPJ : J'ai trouvé un beau pays plein de contrastes : au nord la mer, la montagne et des plaines fertiles, au sud le désert, et la richesse de son sous-sol : pétrole, gaz, minerais. Les Algériens ont tout pour être heureux et prospères, hélas plusieurs générations ont été sacrifiées par l'incompétence et la malhonnêteté des dirigeants qui se sont succédés depuis l'indépendance. Les 10 ans de guerre civile qui se sont écoulées ont laissé des traces, la peur est encore présente partout. Chacun se méfie l'un des militaires, l'autre des barbus. Quant à la jeunesse, elle est amorphe et veut tout, tout de suite ce qui creuse un fossé d'incompréhension avec les anciens. C'est peut-être pour ça que je semble découragé, mais c'est pour eux les Algériens que j'ai mal car c'est un peuple tellement généreux et tolérant vis-à-vis de nous les Français, qui ont pourtant un lourd tribut à leur devoir.

Q : Avez-vous d’autres projets d’écriture ?
JPJ : Oui, un roman sur l’Algérie. Mais pour l’heure je suis en cours d’écriture d’un roman dont l’action se passe en Mauritanie, c’est l’histoire d’une jeune mauritanienne, esclave des nomades dans le désert. Quand ces deux projets seront réalisés et que je ne voyagerais plus, je voudrais écrire un polar dont l’action se passe dans les années soixante, l’époque de ma jeunesse.

Q : Et d’autres voyages en perspective ?
JPJ : En 2009, je me repose. Mais après je vais entamer un tour du monde : La Méditerranée, l’Inde, la Cordillère des Andes sont mes prochaines destinations.

Q : Toujours avec la deuche ?
JPJ : Non

Q : Qu’est-elle devenue ?
JPJ : C’est la seule question à laquelle je ne réponds pas. Il faut lire le livre pour savoir ce qu’elle est devenue. Je le raconte dans le dernier chapitre. Maintenant je roule en 4x4 et j’ai écrit sur le capot ma devise : « Avant de quitter ce monde… Autant en faire le tour.